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Hommage à Fabien Tell (1964-2022)

29/11/2022

"Un ami, collègue et membre de la communauté des neurosciences marseillaises nous a quittés le 2 octobre dernier. Touchés par ses qualités humaines, son éthique scientifique et sa conscience pédagogique, nous avons décidé de témoigner ici des rôles qu’il a joués en tant que chercheur et enseignant durant 30 ans.

Fabien Tell a dédié l’essentiel de sa carrière de recherche à étudier la physiologie des structures cérébrales responsables de la sensibilité viscérale, avec un intérêt particulier pour le noyau du tractus solitaire (NTS), situé dans le tronc cérébral, et premier relais central des afférences viscérales. Ses premiers travaux, lors de son DEA puis de sa thèse au sein du département de Physiologie et Neurophysiologie de la Faculté de Saint Jérôme, ont été consacrés à décrire les différents modes de décharge des neurones du NTS, et plus spécifiquement le rôle du récepteur NMDA dans le déclenchement d’activités en bouffées de potentiels d’action. Ces descriptions furent grandement facilitées par l’utilisation de préparations de tranches de cerveau, technique mise en place au laboratoire par Fabien avec l’aide de Laurent Fagni, alors jeune chercheur CNRS. Les méthodes alors employées étaient les enregistrements par micro-électrodes extracellulaires et intracellulaires, jusqu’à ce que Fabien rapporte la technique d’enregistrement en patch-clamp de son post-doctorat effectué au sein du laboratoire de Robert Bradley à Ann Harbor. Avec cette méthode novatrice à l’époque, Fabien participa à la description des courants ioniques sous-tendant l’activité des neurones du NTS, travail qu’il débuta au sein du même département de Physiologie et Neurophysiologie où il venait d’obtenir en 1992 un poste de Maître de Conférences des Universités. Il continua ensuite ce travail au sein du laboratoire ITIS (Intégration des Informations Sensorielles, Campus CNRS de Joseph Aiguier puis Campus de la Faculté de Médecine Nord), en étudiant le développement morphologique et électrophysiologique des neurones du NTS puis en s’intéressant aux propriétés de leurs entrées synaptiques excitatrices au niveau fonctionnel et morphologique, au travers de collaborations avec d’autres chercheurs du laboratoire. En 2008, il prit la responsabilité d’une équipe au sein du Centre de Recherche en Neurobiologie et Neurophysiologie de Marseille (CRN2M) nouvellement créé et continua d’étudier les synapses glutamatergiques du NTS, leur développement et leur plasticité. Fabien poursuivit alors ses recherches en utilisant la modélisation computationnelle comme outil de compréhension de l’excitabilité neuronale et de l’activité synaptique. Renonçant en 2018 à continuer à diriger une équipe de recherche, c’est en particulier cette méthode qu’il mit à profit au sein de l’équipe de Jean-Marc Goaillard pour mieux comprendre la robustesse d’activité des neurones dopaminergiques.

Comme le montre ce résumé rapide, la carrière de recherche de Fabien s’est construite grâce à une évolution constante des approches méthodologiques utilisées (électrophysiologie extracellulaire, intracellulaire, puis patch-clamp, et enfin modélisation computationnelle), traduisant un questionnement perpétuel et une grande curiosité intellectuelle. En dépit de cette évolution, Fabien est resté d’une constance remarquable dans ses valeurs et son éthique scientifique tout au long de sa carière, même lorsque cela ne lui était pas forcément favorable. Par exemple, lorsqu’en 2008 il prit la direction d’une équipe composée essentiellement de chercheurs statutaires CNRS, il se laissa guider par sa philosophie humaniste et altruiste au lieu de se soumettre aux préceptes en vogue en termes de management ou aux diktats imposés par les instances d’évaluation. Ainsi il privilégia le respect de la liberté individuelle des chercheurs au sein de son équipe au lieu d’imposer une seule ligne de recherche, choix hétérodoxe certes mais qui eut pour effet de créer un lien de confiance indéfectible avec les chercheurs de son équipe. Conséquence naturelle, la plupart des chercheurs ayant travaillé avec Fabien entretenaient finalement avec lui des liens d’amitié qui dépassaient largement le cadre du travail. Pour autant, l’exigence intellectuelle et éthique de Fabien pouvait donner lieu à des échanges d’idées pour le moins animés, même avec les collègues qu’il appréciait le plus ou avec des « supérieurs» hiérarchiques, mettant en exergue son insoumission et sa conviction que la science doit être synonyme d’une remise en question permanente (des idées et de soi-même). L’ensemble de ces qualités explique l’estime unanime dont Fabien bénéficiait auprès de ses collègues.

Au cours de toutes ces années, son altruisme et son enthousiasme scientifique se sont également exprimés à travers son implication dans l’association des Canaux Ioniques. Entre 1993 et 2018, Fabien a participé à quasiment tous les colloques annuels de cette association, en tant que membre du comité d’organisation scientifique en 1995 et 1996 et en offrant son aide à l’organisation pratique durant plus de 20 ans. Il laisse à de nombreux membres de cette communauté le souvenir d’un scientifique passionné sachant également pleinement partager des moments de camaraderie joviale.

En parallèle de son implication dans la recherche, Fabien Tell a été un enseignant respecté au sein des universités marseillaises durant 30 années. Il a enseigné la physiologie des cellules excitables et la neurophysiologie aux étudiants de Licence et de Master durant toute sa carrière, tenant notamment à transmettre à des étudiants biologistes souvent rétifs le formalisme mathématique des processus biophysiques à l’origine de l’excitabilité neuronale. Suivant ce même tropisme, Fabien avait fait évoluer son répertoire d’enseignement au cours des dernières années, proposant des cours sur le traitement de l’information basés sur les outils de modélisation computationnelle (en collaboration avec Laurent Pezard) et développant un nouvel enseignement sur l’utilisation des statistiques en biologie, afin d’instiller aux jeunes étudiants une approche rigoureuse de cet outil mathématique. Il avait également commencé à donner un cours sur l’épistémologie des neurosciences aux étudiants de Master, conscient de la nécessité de rappeler aux étudiants le cadre historique et philosophique sur lequel les neurosciences se sont construites. Son intranquillité intellectuelle se manifestait donc aussi dans sa démarche d’enseignant : Fabien était en recherche constante de nouvelles approches et de nouvelles méthodes pour améliorer l’enseignement des neurosciences. Ces évolutions ne répondaient pas à des demandes imposées par l’extérieur mais étaient au contraire le fruit d’un travail critique et personnel sur la pédagogie et l’état des connaissances, nourri par de nombreuses lectures sur la philosophie et la sociologie de l’éducation. Les nombreux témoignages de sympathie que nous avons reçus d’anciens étudiants confirment, s’il est nécessaire, que l’engagement pédagogique de Fabien était total. Et même si sa carrière académique n’a pas été couronnée de lauriers, il ne les a jamais cherchés et a été fidèle jusqu’au bout à ses engagements et ses convictions.

Pour toutes ces raisons, nous tenions, en tant que collègues et amis, à témoigner de l’influence qu’a eue Fabien Tell au sein de l’enseignement et de la recherche en neurosciences à Marseille. Après avoir affronté les épreuves avec un courage qui force le respect durant les dernières années de sa vie, c’est aujourd’hui un grand vide qu’il laisse au sein de notre communauté."

Texte écrit par Olivier Bosler, Nadine Clerc, Christian Gestreau, Jean-Marc Goaillard, Bruno Mazet, Caroline Strube